We need to talk about Mad Max Fury Road - Projection Transition

(Temps de lecture 10 minutes ?)
Sortie en 2015 et présenté au festival Projection Transition en 2020

« Je pense qu’on pourra créer cette imagination en projetant de trucs plus positifs en termes de plus de solidarité, plus d’amour, plus de bien vivre ensemble. Je suis pas sûr que ce type de films mobilise les énergies de façon positive. » Fabrice Bonnifet.
« à cause du Covid, je suis la seule représentante de la moitié de l’humanité sur ce plateau, et donc j’ai détesté ce film ! […] j’ai trouvé que c’était un cauchemar, mais pas parce que c’était l’épuisement des ressources, mais parce que j’ai trouvé que c’était une carricature de tous les fantasmes hyper virilistes, avec des mecs hyper bodybuildés avec des cicatrices, avec le chef qui s’appelle immortel. Bon heureusement à la fin il meurt, mais voilà si ce mec est immortel c’est uniquement parce qu’il a transformé les femmes en vaches laitière ou en poule pondeuse. Et donc c’est bien l’origine du patriarcat, hein ! le contrôle des naissances, […] En tout cas selon Françoise Léritier, une anthropologue qui a beaucoup développé ça. Et donc si un jour on devait arriver à une pénurie des ressources telle qu’elle est décrite dans le film j’espère que la moitié de l’humanité que sont les femmes dépenseront leur énergie à autre chose que de lutter contre l’hyper puissance des hommes puisque je pense qu’on a tout à gagner à collaborer et que la vision et l’apport des femmes est extrêmement important.
D’ailleurs les premières images du film, j’ai halluciné, y’a pas d’eau et hop les mec qui déversent des trombes d’eau dans un gâchis épouvantable, personnes ne peut remplir son écuelle.
[En conclusion] j’attends qu’il y est une femme réalisatrice qui fasse un film ou les deux sexes sont en bonne entente, collaborent et les classes sociales aussi. Parce que là il y a vraiment d’un côté le peuple et de l’autre ceux qui « ont ». C’est vraiment là où il ne faut pas aller. » Juliette Nouel.

Ouille, Ouille, Ouille… Comment est-il possible d’avoir présenté un tel film à un festival des Shifters ?
Si c’est juste parce que Mathieu Auzanneau, directeur du Shift Project, aime beaucoup ce film, c’est un peu léger. Même le festival de Cannes où le film a reçu un triomphe, n’a pas osé le mettre en compétition. L’équipe du festival s’est-elle laissé impressionner par la myriade de récompenses qu’a reçu ce film ? (Enfin surtout dans des pays anglosaxons probablement moins « en avance sur les questions féministes »)

Si vous avez un peu de temps, je vous explique de quoi parle le film et en reparle de tout ça après.

  1. C’est un film d’action. Ce qui sous-entend que le protagoniste principal probablement un homme va casser du méchant et si quelques femmes venaient à faire une apparition voici les trois personnages probables :
  • La demoiselle en détresse, que le héros doit sauver.
  • La prostituée (ou assimilé) qui peut être une demoiselle en détresse mais avec des vêtements plus courts et une démarche plus sensuelle.
  • L’assistante, vous savez la jolie secrétaire d’Iron-Man.
    Parmi ces trois personnages, si elles parlent alors c’est qu’ils s’agit probablement du « love interest » à savoir la récompense du héros, une fois qu’il aura cassé suffisamment de méchant.
    Détails important le héros représente les valeurs auxquelles doit adhérer le spectateurs (y compris la liberté de consommer) et les méchant l’oppression, c’est à dire le nazisme ou le communisme ou le terrorisme (parfois même le capitalisme) !
    Maintenant qu’on sait ce qu’est un film d’action on peut voir comment Mad Max Fury Road s’en sort dans son genre.
    Le protagoniste principal est un homme, mais tiens, on voit souvent une bonne femme dans ce bazar. Pourtant la série Mad Max n’est pas trop penchée sur la romance, vous savez ces histoires qui justifient qu’on ait deux « premiers » rôles dans un film. Et qui a fortement structuré le cinéma américain : depuis que les Oscars existent ils récompensent « Best Actor in a Leading Role » et « Best Actress in a Leading Role ». C’est pratique d’avoir les deux dans un film, ça permet qu’une plus large partie du publique puisse se projeter dans l’histoire, (enfin les femmes ne vont pas voir de film d’action donc dans un film d’action ça ne sert à rien…). Mêler la romance et le film d’action n’est pas cependant impossible, à l’occasion jetez un œil à Mr&Mrs Smith.
    Le cinéma d’action qui n’a pas besoin de se conformer à cette tradition s’ouvre-t-il aux femmes avec Mad Max Fury Road ? C’est pire que ça, c’est le comble de la perversion la fille s’appelle « Furiosa » rien qu’avec ça on peut comprendre que le film ne raconte pas l’histoire de Mad Max, Max sera simplement le spectateur « involontaire » de « la route que trace la furie ». Le personnage principal de ce film est une femme et Mad Max est la représentation du spectateur. (On pourra objecter que le spectateur est représenté par un homme et qu’on n’est pas au paroxysme d’un film d’action féministe mais ça c’est à moins qu’il n’y ait un autre impératif à avoir un homme en lieu et place de Mad Max.)
    Furiosa n’est pas une prostituée, pas une demoiselle en détresse et pas secrétaire ( Supporting Role ), ce film est un ovni.
    Mad Max est « Mad » il n’a pas de valeurs, il n’incarne aucune valeur, dans un monde où différentes valeurs sont pourtant très littéralement incarnées dans les personnages. C’est entre autre ce qui permet de dire que Max est un spectateur, balloté, malmené par le film. Et donc le représentant du véritable spectateur (vous et moi) dans le film. Mais qui porte les valeurs du film ?
    Au début personne, c’est probablement pour ça que ce film est décrié, mal compris, mal vu. Et pourtant la nécessité d’avoir des valeurs et de les porter c’est le sujet du film : Furiosa va découvrir en faisant des choix, jusqu’au choix ultime de faire « demi-tour », quelles sont les valeurs qu’elle doit porter. (ça commence avec sa décision de sauver les « demoiselles en détresses ».)
  1. C’est un film post-apocalyptique, c’est à dire que l’épuisement des ressources à conduit à l’effondrement de la société telle qu’on la connait. Les films post-apo c’est un peu le film d’action mais dans un futur sale !
    Qu’en dises les collapso, ou même Jean-Marc Jancovici : L’épuisement des ressources, notamment fossiles, si on n’y prend pas garde, c’est la guerre partout.
    Mad Max Fury Road, c’est la guerre partout ! Jusqu’à ce que quelqu’un(e) y prenne garde ?
    Mad-Max Fury Road, c’est une conférence de JMJ en mieux, ça explique le problème des ressources et du climat. Mais en plus ça vous donne la solution ! (Tiens, mais Interstellar c’est pareil : l’amour est la solution ! comme si les gens qui avait conduit à l’épuisement des ressources n’aimaient pas et était des enflures égoïstes. Merci Interstellar d’être aussi américain, et pourquoi tu n’es pas le film à t’être fait lourdement critiquer dans un festival de gens qui réfléchissent à la transition, mystère).
    Et la solution n’est pas l’amour, c’est un peu plus compliqué en incluant en plus l’acceptation de l’altérité. C’est pour ça que Max est un bonhomme, la solution de Fury Road au problème de gestion des ressources ce sont les femmes, le courage d’une femme de protéger ses semblables plus jeunes ET de faire demi-tour pour porter dans la société ses valeurs sur les conseils de femmes plus vielles.
    Trois générations de femmes impliquées qui toutes font des choix décisif et Max qui regarde en essayant juste de se tirer, et ça ce serait un film « Viriliste ». On dirait que ce film a été écrit par un certain Père jésuite, qui dit que donner la gestion des communs aux femmes est la solution de tous nos problèmes ! C’est un peu naïf, non ?

Même pas, Max et Furiosa passent le film à s’apprivoiser, l’acceptation de l’altérité c’est une bonne grosse couche de complexité par-dessus ce propos simpliste.
Juliette Nouel appelle de ces vœux « une femme réalisatrice qui fasse un film où les deux sexes sont en bonne entente, collaborent et les classes sociales aussi ».
Elle l’avait sous les yeux, sauf que Georges Miller n’est pas une femme et qu’il fait tellement plus. Il nous met en garde sur le fait que ça ne se fera pas tout seul, et possiblement pas du tout. Il affirme avec ce film que pour que ça se fasse, il faudra se battre, et que c’est la seule chose qui vaut qu’on se batte pour elle.
Furiosa est une femme de la haute, Max est un homme du plus bas étage. Ils passent l’intégralité du film à comprendre comment et pourquoi collaborer. Que demande le peuple, que Geoges deviennent Georgette à l’image des Wachowski ? (Je force un peu l’indignation, mais demander que l’image de la collaboration soit réalisée par une femme, c’est un peu contre intuitif. C’est complètement raccord avec le propos du film à un détails près : l’équipe artistique d’un film ce n’est pas une personne)
A ce propos Fritz Lang réalise en 1927 Metropolis, un des films les plus connus de l’histoire du cinéma et coécrit par une femme et basé sur le roman de cette même femme et ce film à la naïveté de cocher toutes les cases d’ « un film ou les deux sexes sont en bonne entente, collaborent et les classes sociales aussi ». Depuis c’est juste un cliché, et de très nombreuses femmes ont réalisé des films qui répondent à ces critères : par exemple Mathieu Auzanneau a cité Colinne Serreau.

  1. Le casting hyper bodybuildé, on est dans un film d’action donc c’est normal.
    Même pas, il n’y a pas ça dans Mad Max Fury Road, on s’attend tellement à l’y trouver que certain peuvent le voir.
    Parmis les antagonistes nous avons d’abord :
    L’alpha mal, le seul qui est « léché par la caméra » l’immortel, est un cancer. Son corps n’est pas bodybuildé, il n’est pas marqué par des cicatrices héroïques. Il est flasque, rongé et mourant, tellement qu’il en est sous assistance respiratoire ; l’appellation Immortan Joe est au minimum ironique. En réalité la recherche du personnage : conjurer son sort ! Dans la construction même de ce personnage, ce film déclare que les transhumanistes sont égoïstes et délétères, qu’ils ne sont qu’une expression de plus des bas instincts l’Homme. (Léché par la caméra désigne c’est ce qui se passe quand Michael Bay croise une actrice de 19ans).

Parmi les antagonistes, ses fils ou sergents présentent chacun une difformités physique majeure, et je ne vais pas tous les passer en revue. Mais les soldats, les figurants ! sont ce qui peut se rapprocher le plus de ce que l’on appellerait un casting bodybuildé. Ce sont les War-Boys, dans une société où c’est la guerre partout, ce sont des fanatiques qui ne vivent que pour mourir à la guerre. Et là déjà la méthode employée pour faire la guerre justifie la musculature, d’un point de vue diégétique certainement mais surtout d’un point de vue pratique, ce sont des cascadeurs « extrêmement » sportifs. Et pour jouer dans des scènes d’une telle intensité physique, on se retrouve forcément avec un casting de sportif ! Mais Mad Max Fury Road fait quand même un effort. Pour représenter ces War-Boys, celui d’entre eux qui sera également un personnage qui compte, ils ont été chercher un acteur chez les poids plumes, plutôt un gringalet (parmi les acteurs avec les aptitudes sportives suffisante, cela s’entend).

Et les protagonistes, bah on a Max et des actrices qui n’apparaitront jamais dénudée. L’héroïne de ce film est manchote. On est ostensiblement loin des standards du genre en termes de « casting bodybuildé ».

  1. Le gaspillage, « Y’a pas d’eau et les mecs déversent des trombes d’eau dans un gâchis monumentale ». C’est tellement triste de savoir que c’est probablement l’élément le plus réaliste du film. Je comprends qu’on s’en offusque, qu’on déclare que c’est l’opposé d’un futur désirable. Mais si l’on ne comprend pas que c’est un point qui doit être traité par absolument toute personne, idée ou concept qui prétend s’attaquer à la fin des ressources. Si la ressource devient plus rare alors son gaspillage va augmenter. A moins bien sûr que des instances fortes (police, armée) soit en mesure de s’y opposer.

Ça paraît stupide, c’est un peu contre intuitif, mais c’est diablement intelligent et j’en ai peur partiellement inéluctable. Je vais prendre des exemples :

  • Dans les quartiers les plus pauvres du monde, ou de France, où par définition la richesse financière, et plus : l’accès au luxe, est la ressource la plus rare. Le chef du quartier, c’est celui qui peut se permettre d’afficher et qui affiche une parure en or massif. Une étude américaine sur les chefs de Gang montre qu’en période de crise, quand le business du gang va le plus mal, les chefs de gangs arborent davantage de bijoux et de grosses voitures.
  • Depuis 2015 la consommation de carburant par le trafic routier est clairement pointée du doigt, comme étant une ressource pour laquelle il faut forcer la raréfaction, pour des raisons écologiques. C’est le début du boom des SUV. (Je ne parle même pas du Coal-Running)
  • Extrait : « Quel que soit l’objectif du gaspillage, il fait appel à une réalité anthropologique : dans un système de surplus de ressources limités et de sociétés inégalitaires, le premier signe de pouvoir est la capacité d’un individu ou d’un groupe à pouvoir beaucoup dépenser, qui sera ainsi essentialisé en la source première de prestige et d’honneurs. De ce fait, dans un tel système social, ne pas gaspiller est déshonorant, » […] « Loin d’être arbitraire, ce système répond bien plutôt aux nécessités instaurées par les environnements dans lesquels il a évolué : peu de surplus, économies autarciques, absence d’institutions centralisatrices et puissantes induisant une primauté des relations personnelles ou tribales. »

Dans ces conditions, le film pose les bases : Dans une société post-apocalyptique le gaspillage n’est pas un contre-sens, c’est la norme ! Oui c’est stupide, oui c’est précipiter la chute de l’ensemble sociale. Mais c’est le moyen le plus efficace de se maintenir au sommet ! et ça c’est un terrible problème. Encore une fois la solution dans Mad Max Fury Road c’est que les femmes ne seraient pas soumises à ce travers. Je ne dis pas que ce n’est pas naïf mais la critique de la représentation d’un gaspillage « normale » n’est pas la critique de la solution.

  1. Il faut créer un imaginaire avec des trucs positifs qui motivent. Oui, non, peut-être… Oui : de nombreux ouvrages le font ou s’y essaient, c’est même le but du PTEF. Non : c’est compliqué de montrer qu’une alternative est souhaitable si on ne peut pas montrer de contre-alternative terrifiante : Le discours qui dit que « l’effondrement ce n’est pas si terrible, ça va mettre à genou le capitalisme et rien que pour ça c’est plutôt une bonne chose » est en passe de devenir un discours normal. Peut-être : peut-être qu’aucun film ou ouvrage (à l’exception du PTEF) ne devrait prétendre balayer tous les aspects du problème et que certains cherchent à décrire une future souhaitable, c’est super !

Mad Max Fury Road présente des tendances présentes dans un futur fantasmagorique, pour interroger la trajectoire actuelle. C’est une chose qu’il fait plutôt bien et c’est sur ce créneau qu’il faut l’attendre. Pour le dénigrer s’il y a lieu, pour l’admirer si besoin, pour le comprendre quoi qu’il en soit.

En conclusion je vous repose la question est-ce qu’un film comme je vous l’est décrit plus haut avait toute sa place en ouverture du festival de cinéma des Shifters ?

Note :
1 - https://www.ted.com/talks/steven_levitt_the_freakonomics_of_crack_dealing/transcript#t-1258963 à partir de 15minutes si vous êtes pressés.
2 - https://stasis.fr/etude-gaspillage-economies-primitives/

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Waouh Alix je viens juste de voir ton post qui date de plusieurs mois.
Tu es allé plus loin que nous dans l’analyse !
Nous allons commencer à réfléchir aux films de l’édition 2021, si tu as des suggestions nous serions ravis de discuter avec toi !

Alexia
Coordinatrice Projection Transition

PS : Dans la dernière newsletter des Shifters il y a le lien vers une consultation pour récolter idées de films / débats.

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