Un bilan de 29 jours ici, et j'espère qu'il y aura une suite

Bonjour tout le monde,

Après 29 jours de présence ici, et une participation à une Big Review (merci infiniment aux 2 organisateurs et aux autres membres pour les échanges extrêmement riches) je me permets un petit bilan de ce que je perçois de l’activité du groupe ainsi qu’un commentaire sur les potentiels de l’association et du « think tank », sans en savoir plus, bien sûr, que ces 29 jours passés à échanger sur ce forum. Vous m’excuserez donc les raccourcis.

Je vais commencer par ce que m’ont évoqué les questions qui ont été posées lors de la session Big Review à laquelle j’ai participé. Parce qu’elles sont révélatrices d’un problème qui me paraît fondamental et qu’il faudra résoudre pour s’assurer que les transformations nécessaires auront bien lieu.

La première question était « Quels seraient les avantages et les inconvénients d’un monde dans lequel on ne consommerait que “local” », la seconde abordait les conditions de restrictions à l’avion en tant que moyen de transport de masse.

Les deux questions abordent le problème de la décarbonation de l’économie sous l’aspect de la consommation, et donc du confort du consommateur et demandent, comme je crois le comprendre le font toutes les autres questions, si le consommateur est prêt à faire les sacrifices nécessaires à notre sécurité environnementale. À mon avis, nous commettons là deux erreurs.

  1. s’adresser aux citoyens en leur mettant la casquette « consommateur » ça les empêche de considérer les questions comme autre chose que des punitions face à leur supposée gloutonnerie
  2. la cible des propositions n’est finalement pas les citoyens consommateurs en tant qu’individus, mais les institutions et les entreprises, les questions ne sont donc pas vraiment pertinentes

Lors de la session, j’ai évoqué le fait que pour que nos problèmes trouvent des solutions il faut justement cesser de nous parler en tant que consommateurs qui subiront les changements, mais plutôt en tant qu’acteurs potentiels de la révolution qui s’annonce. Et bien sûr cela vaut pour tout le monde. Et à ce titre, j’ai vu de réelles lignes de fractures entre « nous » qui savons et qui sommes rationnels, et les autres, par exemple les gilets jaunes, qui veulent de grosses voitures et qui ne s’intéressent pas à l’environnement.

Premièrement, cette perception des gilets jaunes (et des personnes qui en général ne participent pas à la vie politique du pays plus qu’en allant voter) et des protestations qui ont secoué la France depuis novembre 2018 est extrêmement réductrice, comme le montrent une quantité d’enquêtes sociologiques et de livres qui sont parus depuis le début des événements. Les gilets jaunes ont prouvé avec leur sang qu’ils étaient capables de propositions rationnelles et une grande partie des intellectuels qui comprennent vraiment les enjeux non seulement comprennent, mais également soutiennent ce mouvement (et les mouvements similaires qui sont nés à sa suite).

Secondement, à la différence des gilets jaunes qui ont fait sur la longue durée l’expérience directe et parfois mortelle du refus de l’État à changer, j’ai le sentiment que seulement une infime minorité des membres du forum n’a fait cette expérience à ce niveau-là. Et pourtant la question qu’on doit tous se poser est la suivante :

Malgré la rationalité des propositions, malgré les alliés qu’on se sera créés dans la population, tout restera à faire, et ce ne sont ni la gouaille de Jancovici ni la qualité des présentations techniques qui vont convaincre le MEDEF ou la Commission européenne de changer de cap. Alors, sommes-nous prêts à aller dans la rue ? À nous faire gazer ? À nous faire mutiler ? À nous faire arrêter, tabasser et à être mis en garde à vue dans des commissariats sordides qui puent la pisse ? Vous voyez au quotidien les dérives sécuritaires de l’État, et bien c’est à ça qu’on va devoir se confronter avant même d’avoir la possibilité de considérer un éventuel serrage de ceinture. Est-ce que nous sommes prêts à essuyer les mêmes échecs que les gilets jaunes sans que ça nous fasse perdre le cap ?

Si on doit réduire le PIB d’une covid par an jusqu’en 2050 il ne s’agit pas de forcer une réduction de la consommation et donc de convaincre nos concitoyens de se serrer la ceinture, mais bien de forcer une réduction de la production et donc de convaincre les entrepreneurs et les actionnaires de se serrer la ceinture de 5 % par an. Les consommateurs ne suivront peut-être pas, mais les citoyens, eux, si.

Dans la discussion sur la politique nucléaire de Mélenchon, j’ai remarqué qu’on parle beaucoup de rationalité. Si l’État était rationnel, ça ferait un bail qu’il aurait lancé une refonte de l’économie pour la décarboner. Mais comme on le voit chaque jour et surtout en cette période de crise sanitaire, ce qui prime pour l’État c’est « l’économie ». Les informations, il les a. Des milliers de personnes issues des meilleures écoles de la République travaillent au quotidien dans les rouages de l’État, nous ne manquons donc ni de compétences ni de rationalité au sommet. Mais comme Todd l’a montré, ces personnes là pour une grande partie d’entre elles préfèrent transférer au final leurs compétences au service du privé au lieu de jouer leur rôle d’élites au service de l’État et de leurs concitoyens.

Ce que notre projet suppose, c’est un découplage de la France et de l’Union européenne. Or, il n’existe pas aujourd’hui beaucoup de partis politiques « humanistes » qui se réclament de cette politique. Je n’en connais qu’un. Tant qu’on ne réussit pas ce découplage, toutes les mesures qui seront prises ne seront que des mesurettes, du greenwashing qui n’apportera que plus de douleurs et de déceptions à la fin.

Jancovici aime se dire « très capitaliste ». Il est suffisamment intelligent pour comprendre que c’est ce système économique qui nous tue aujourd’hui et je pense donc que soit il est vraiment « capitaliste » et alors son discours n’est pas rationnel et le projet est voué à l’échec, soit il ne fait qu’affirmer ceci sur les plateaux pour apaiser temporairement les critiques, et alors c’est une grande partie des membres du projet qu’il faudra convaincre, et ça non plus ça ne va pas être simple.

Ma conclusion, c’est que même s’il ne s’agissait que de ce forum de discussion, le projet est tout de même un succès. Ce lieu permet aujourd’hui l’échange intelligent et cordial sur des sujets complexes et d’actualité. Il est nécessaire au débat démocratique dans la France de l’avant présidentielle. Et j’espère bien qu’il nous permettra de séparer le bon grain de l’ivraie politique, parce qu’on a plus beaucoup de temps.

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Bonjour,

Je comprends la réaction un peu a vif de tes commentaires et la colère sous jacente.
Toutefois, l’approche du Shift Project est, pour l’instant, une approche justement basé sur de la production de contenu intellectuel et sur du lobbying (aupres des institutions, des pouvoirs politiques et des individus).
L’approche n’est pas du tout celle des gilets jaunes qui passe par une confrontation au systeme, par des manifestations d’ampleur, par des actions physiques. Je ne dis pas que cette approche est inutile , je dis juste que ce n’est pas l’approche du shift et des shifters et qu’il vaut mieux tenter les deux approches qu’une seule. Jean Marc Jancovici l’avait évoqué une fois, qu’il y a suffisament de « décroissants » a l’exterieur du systeme et qu’il faut aussi pousser de l’interieur. Parler aux décideurs comme ils ont l’habitude de parler, avec des analyses robustes avec professionalisme etc…

Aujourd’hui la plupart des gens ont conscience qu’il y a un soucis ecologique, et peut etre (a mon avis une minorité) qu’il y a une urgence. Mais ils ne le sentent pas dans leur chair, dans leur etre. Je vois bien la différence entre ma vision des choses face au CO2 (une contrainte tres forte, meme si bon je suis loin de faire ce que j’aimerais faire) et la vision de ma compagne que pourtant je bassine tous les jours.
La différence vient certainement d’un attrait pour la science, mais certaienment aussi parce que j’ai tellement visionné de conferences et lu d’articles sur le sujet que j’ai interiorisé les ordres de grandeur comme dit JMJ et que malheureusement pour ma santé mentale j’ai intégré plus précisement et plus fortement les enjeux.

J’ai la conviction pour l’instant, que c’est ca qu’il faut faire. Les gens doivent ressentir le problème, les gens doivent avoir peur du CO2 , peur du changement climatique, craindre pour leurs enfants, faire des cauchemars, etre terrorisé par le monde qui vient. Parce que c’est je crois cette peur cette conscience du danger qui peut nous faire sortir de notre zone de confort, de ce statut de superman qu’il sera tres difficile de laisser tomber.
Je ne crois pas une seconde que cela passera uniquement par des démonstrations de force. Il y en a plein sur plein de sujets différents, les gens ont l’habitude d’avoir des actions d’ampleur d’écolos convaincu qui vont manifester leurs mécontentements de facon violente. Et ca fait peur, c’est clivant.

Ce dont les gens ,n’ont pas l’habitude par contre c’est d’un lobbying sérieux, sourcé, professionel et massif pour convaincre les gens que l’on est tenu de faire quelque chose. On a le sérieux, on a la sourcé, on a le professionel, il nous manque le massif, et c’est notre job ici enfin c’est comme ca que je le ressens.

Je crois beaucoup plus aux actions des shifters et de la fresque qu’aux actions d’asso plus radicales pour changer les choses. C’est pour cela que j’ai rejoint les shifters, meme si la colère ou la désillusion m’habite parfois/souvent.

De plus, sur un point plus précis, la charte des shifters indique bien que l’un des points importants est l’impartialité. On vient d’horizons différents avec des sensibilités différente, mais le combat est important, tres important, suffisament important et suffisament vaste pour que l’on mette nos approches et sensibilités de côté. Que la cause majeure soit le capitalisme ou autre, il reste qu’il faut faire baisser les émissions de CO2. et faire prendre conscience aux gens que cet enjeu est tellement important qu’il faut que cela aille au dela d’ajustements sur un modele economique donné quelqu’il soit, mais que cela doit aujourd’hui etre a la base de nos modèles economiques.

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Il n’y a aucune colère sous-jacente. Et je ne remets pas en cause le principe d’impartialité de l’association.

Les luttes sociales ont historiquement toujours été des luttes violentes. Il ne faut jamais oublier ça. Les luttes environnementales sont des luttes qui font mal et qui tuent parce qu’elles veulent faire barrage à des sommes tout simplement inimaginables par le commun des mortels.

Donc, garder ça à l’esprit ça permettra de ne pas perdre le Nord quand on verra que le « professionalisme » ne va pas si loin qu’on le pensait. En attendant d’en voir la limite, il faut avancer parce qu’on a des échéances.

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Completement d’accord sur le fait que les grandes luttes ont (malheureusement) été remportées par l’intervention d’actions violentes (en parallele d’actions non violentes). Le livre « Comment saboter un pipeline » de Andreas Malm m’a convaincu. Et j’ai vu le resultat pour les gilets jaunes.

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Si je me rappelle bien mes cours d’histoire, il y a au moins Ghandi et Nelson Mandela qui ont remporté des victoires sympa sans couper de tête.
En tout cas, la violence n’est pas dans les valeurs des Shifters.

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Merci pour le rappel, dont je ne perçois cependant pas la nécessité.

Justement il est probable que ces cours d’histoire (que nous avons tous eu) soient incomplets et ne fassent apparaitre qu’une partie de la réalité. Ces deux evenements que tu cites ont été accompagnés de mouvements plus violents. C’est ce que semble indiquer le livre d’Andreas Malm. Par ex, il y a eu des attentats en Afrique du Sud. Au meme titre que d’autres evenements decisifs : les suffragettes en Angleterre ou le mouvement des droits civiques aux US (il y a eu un mouvement non violent avec Martin Luther King mais aussi un mouvement plus violent, les Black Panthers et ce dernier mouvement ne serait pas selon Malm etranger à la reussite du projet). J’ai trouvé ce livre interessant par ces mises en perspectives. Et quand je vois les echecs successifs des COP malgré les manifestation non violentes des mouvements ecolos, je m’interroge…
Loin de moi la volonté de violence. Mais il est important justement de bien connaitre l’Histoire. Ce sujet dépasse probablement les objectifs du Shift mais une fois les recommandations societales faites par le Shift et d’autres collectifs, des mouvements finiront par s’enclencher. Et qui connait la tournure que cela pourra prendre ?

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Oui, que ce soit Howard Zinn avec son histoire de l’Amérique ou le récent « Les luttes et les rêves » de Zancarini-Fournel sur la France.