L’Europe centrale, dernière frontière des centrales nucléaires

Le chiffre s’affiche en gros et en rouge sur le site du lobby nucléaire européen, Foratom : 44,98 % de l’énergie bas carbone européenne vient du nucléaire.

Ces dernières années, le faible niveau d’émissions du secteur comparé aux énergies fossiles est devenu son principal argument. Il a fait mouche en Europe centrale et orientale, où nombre d’États sont encore largement dépendants du charbon pour leur électricité. La République tchèque et la Bulgarie (plus de 45 % de charbon dans la production électrique) comme la Roumanie (26 %) et même la Pologne, championne européenne de l’électricité charbonnée, ont depuis un an lancé ou relancé des projets de construction de nouveaux réacteurs.

" Jusqu’à présent, la sortie du charbon ne paraissait pas tangible dans beaucoup de pays d’Europe centrale. L’annonce de la fermeture des centrales en 2038 au plus tard en Allemagne et l’accord européen sur la neutralité carbone en 2050 ont rebattu les cartes ", explique Neil Makaroff, responsable Europe du Réseau Action Climat. La rentabilité de plus en plus faible du combustible extrait localement joue aussi son rôle, en accélérant la transition.

" C’est assez logique que ces États se tournent vers le nucléaire. À l’exception notable de la Pologne, ils ont déjà presque tous des réacteurs hérités de l’époque communiste et les compétences et le système éco-industriel qui vont avec ", pointe Marc-Antoine Eyl-Mazzega, directeur du centre énergie et climat de l’Ifri. En Roumanie, Bulgarie, République tchèque et Hongrie, le nucléaire représente au moins 20 % du mix électrique. Il grimpe même jusqu’à 50 % en Slovaquie, grâce aux deux réacteurs de Mochovce.

Au cours des prochaines décennies, cette part pourrait bien augmenter. En Hongrie, les travaux de la centrale de Paks 2 doivent commencer au printemps. " Sans elle, il n’y aura pas de neutralité carbone" , a insisté au printemps le ministre de la Technologie et de l’Innovation.

En Pologne, les projets de construction des premières centrales du pays, longtemps restés dans les cartons, se sont affinés cette année. En novembre, le ministre de l’Énergie a évoqué la construction sur vingt ans de six réacteurs de 6 à 9 gigawatts, dont le premier entrerait en fonction en 2033. Le plan énergie pour 2040 présenté en septembre prévoit de consacrer 33 milliards de dollars (27 milliards d’euros) à ce projet, contre 29 au secteur de l’éolien offshore. Le tout permettrait de réduire la part du charbon dans l’électricité à une fourchette de 11 % à 28 % d’ici vingt ans, contre 78 % aujourd’hui.

« Trop cher, trop long »

Le nucléaire est-il pour autant la meilleure option pour réduire drastiquement les émissions de CO2 ? Non, répondent en chœur les écologistes. " Il faut se concentrer sur les technologies qui apporteront la baisse la plus rapide des émissions, c’est-à-dire l’efficacité énergétique et les renouvelables" , estime Murielle Gagnebin, chargée de projet pour le think tank allemand Agora Energiewende.

"Idéologiquement, je n’ai rien contre le nucléaire, mais c’est tout simplement trop cher et trop long à construire vu l’urgence climatique ", pointe aussi Dave Jones, le directeur d’Ember, un autre think tank qui réfléchit à comment aller le plus vite possible vers une électricité propre. D’après le Giec, les émissions de gaz à effet de serre doivent baisser massivement avant 2030 si l’on veut avoir une chance de maintenir le réchauffement sous 1,5° C, alors que nous sommes déjà à + 1° C.

Ember a fait les comptes. D’ici à 2030, les capacités nucléaires n’augmenteront vraiment qu’en Hongrie et en Finlande, où de nouveaux réacteurs doivent entrer en fonction pile à la fin de la décennie.

À l’échelle de l’Europe, la part du nucléaire dans l’électricité va baisser de 19 %. La fermeture de tous les réacteurs allemands d’ici à 2022 y est pour beaucoup et les nouveaux projets lancés à l’Est ne seront pas encore opérationnels, même si les délais étaient tenus.

Compte tenu des retards spectaculaires dont la filière est coutumière, cette dernière hypothèse semble bien improbable. En Slovaquie, la construction des réacteurs 3 et 4 de la centrale de Mochovce a par exemple été lancée en 1985 puis stoppée à la chute du bloc communiste. Les travaux ont repris en 2008 et devaient se terminer en 2013. En 2020, on attend toujours leur fin, alors que la date de mise en fonction de la centrale a été repoussée à onze reprises, et que le prix des travaux a doublé.

" Le problème du nucléaire, c’est aussi qu’un projet de centrale est tellement énorme qu’il met de côté les efforts de développement du solaire et de l’éolien. Ce sont ces énergies qui pourront être opérationnelles avant 2030 et produire une électricité moins chère que celle de la future centrale nucléaire britannique de Hinkley Point par exemple", détaille Dave Jones. Sans convaincre totalement Marc-Antoine Eyl-Mazzega, pour qui il est illusoire de croire qu’on pourra se passer totalement de nucléaire pour atteindre la neutralité carbone.

" Toutes les projections de la Commission européenne conservent au moins un socle de 20 % de nucléaire dans l’électricité, ce qui équivaut à peu près à la situation actuelle , pointe l’expert. Dans un monde idéal, un système 100 % renouvelable fonctionnerait, mais cela impliquerait de créer des capacités de stockage immenses et de tirer de nouvelles lignes à haute tension pour pallier l’intermittence. C’est à la fois très cher et très difficile à faire accepter."

Pour réduire l’intermittence, point faible traditionnel des renouvelables, l’éolien offshore est aussi de plus en plus prometteur, le vent étant plus fort et plus régulier en mer. Reste que dans l’Europe centrale enclavée, la Pologne est presque la seule à avoir accès à une longue côte venteuse, ce qui réduit le spectre des possibilités.

Dans ce contexte, Murielle Gagnebin doute même que de nouvelles centrales voient vraiment le jour. " Les projets de construction sont nombreux, mais ils ne datent pas d’hier. Pour beaucoup, ils restent irréalistes. La Pologne aspire au nucléaire depuis des années, mais cela relève plus d’une volonté de sécurité énergétique que d’un calcul rationnel. "

Gouffre financier

Reste que l’appétit nouveau de l’Europe centrale pour le nucléaire inquiète ses voisins autrichiens et allemands, qui ont opté pour un chemin rigoureusement différent. En 2019, l’Autriche - seul pays à n’avoir jamais mis en fonction sa centrale après l’interdiction de l’énergie nucléaire en 1978 - a par exemple demandé à son voisin slovaque d’arrêter les travaux d’extension de Mochovce, en pointant des risques sismiques.

"On a assisté lors des derniers sommets européens sur le climat à des batailles entre les pronucléaires menés par la France et la République tchèque et le camp des anti, avec l’Allemagne, l’Autriche et le Luxembourg ", raconte Neil Makaroff. L’objet du débat est surtout sonnant et trébuchant. Pour l’heure, l’UE ne finance pas la construction de centrales, se contentant de subventionner la recherche. La création cette année du Fonds de transition juste, destiné à aider les régions très dépendantes des énergies fossiles, a relancé les débats. En juin, les ministres tchèques et polonais de l’Énergie ont adressé une lettre à la Commission européenne en réclamant qu’il permette de financer le nucléaire. Sans succès : le gaz et l’atome ont finalement été exclus de l’enveloppe de 17,5 milliards d’euros.

"Il reste une petite possibilité de financer le nucléaire à travers le plan de relance européen. Il n’exclut pas explicitement le soutien au nucléaire, contrairement à celui concernant les fossiles. Mais puisqu’il doit être dépensé en trois ans, il semble assez improbable qu’il aide à la construction d’une centrale, explique Neil Makaroff. La prochaine bataille portera plutôt sur la réforme des aides d’État de l’an prochain."

La construction des centrales est en effet un tel gouffre financier que les entreprises hésitent à franchir le pas sans soutien étatique. " Si l’on veut que des entreprises européennes participent à la construction des centrales annoncées, il faut une révision des règles sur les aides d’État ", argue Marc-Antoine Eyl-Mazzega, qui pointe " la très forte rivalité géopolitique qui se joue autour des appels d’offres" .

Russes, Chinois et Américains

La concurrence ne tourne pas à l’avantage des entreprises européennes. En France, au Royaume-Uni et en Finlande, EDF est empêtré dans les retards de ses EPR. En Slovaquie, l’électricien italien ENI engagé dans l’extension de la centrale de Mochovce ne convainc pas.

Les Russes, en revanche, ont gardé la main, via l’entreprise d’État Rosatom, sur l’entretien et l’approvisionnement en uranium des centrales qu’ils ont construites à l’époque soviétique. La construction de Paks 2 en Hongrie n’est que l’un des 35 chantiers à l’étranger qui occupent Rosatom. Le choix du constructeur russe ne s’explique pas seulement par la sympathie pour Moscou du Premier ministre hongrois, Viktor Orbán. Les Russes ont surtout proposé un schéma de financement avantageux, où la Hongrie n’avance que 20 % du coût de la construction, le reste étant à la charge de l’entreprise.

Ailleurs, l’implication du constructeur russe dans les nouveaux projets suscite plus de méfiance, le risque de dépendance à l’industrie russe croissant en même temps que le recours au nucléaire.

En République tchèque, le lancement d’un appel d’offres pour la construction d’un nouveau réacteur à la centrale de Dukovany a par exemple été repoussé début décembre en raison de la crainte des partis d’opposition et des services secrets qu’il ouvre trop grand la porte à la Chine et à la Russie.

Ces derniers mois, ce sont surtout les entreprises américaines qui ont gagné du terrain. En octobre, les États-Unis ont annoncé coup sur coup un accord avec la Pologne pour un transfert de technologie et une étude de projet, avec la Bulgarie pour la construction d’une nouvelle centrale et avec la Roumanie pour le financement de l’extension de celle de Cernavoda, après l’exclusion du projet de la société chinoise CGN, mise sur liste noire aux États-Unis.

Pendant que ces tractations courent, les renouvelables, elles, gagnent du terrain. Au cours de la première moitié de l’année, l’éolien, le solaire, l’hydraulique et les bioénergies ont généré 40 % de l’électricité dans l’UE, 11 % de plus qu’à la même époque en 2019.

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Il semble de plus en plus clair que le nucléaire paye le prix de sa complexité et du niveau élevé des compétences qu’elle requiert.

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Humm… Je ne suis pas convaincu que construire une usine de cellules PV intégrée, entièrement automatisée, requière moins de complexité et moins de compétences… Je pense même le contraire!

On me dit dans l’oreillette que l’EPR de Flamanville et d’ Olkiluoto en Finlande sont 2 bons exemples de la nécessité de maintenir une compétence de haut niveau sur le long terme pour continuer à maintenir et développer des centrales nucléaires.

JMM le dit aussi

" La bonne question c’est pourquoi est-ce que la filière française a perdu de la compétence ? Parce que ça fait 20 ans qu’elle n’a rien construit, mais aussi parce que ça fait 15 ans qu’elle est otage de manœuvres politiciennes à courte vue. " Jean-Marc Jancovici

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J’ai l’impression qu’il y a un espèce d’espoir de la filière vis-à-vis des petits réacteurs nucléaires modulables pour gagner en rapidité et limiter les investissements, qui sont effectivement massifs et se positionnent sur du trop long terme.

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Une grande partie de la complexité d’une centrale nucléaire vient du besoin de limiter les fuites de radiations. À ce titre, je ne vois pas bien comment une usine de cellule PV intégrée (pourquoi « entièrement automatisée » ?) pourrait être de complexité équivalente à une centrale nucléaire.

Oui ?
D’abord vous omettez de mentionner que votre propre citation rappelle qu’un facteur important de mise en difficulté de la filière nucléaire réside dans le traitement politique qui lui est réservé.
Ensuite, vous semblez présenter comme un inconvénient et un obstacle insurmontable le fait qu’il faille maintenir une compétence de haut niveau pour développer et entretenir une filière nucléaire. Pensez-vous donc inévitable que nous laissions nos compétences s’en aller à vau-l’eau, et qu’il ne serait pas souhaitable de faire l’effort de maintenir un haut niveau de compétences, à vrai dire, que ce n’est pas un devoir ? À ce moment, où devrait-on fixer la limite basse du délitement des compétences ?

Il me semblerait plus juste de dire que c’est « nous » qui risquons de payer le prix de nos capitulations diverses, conduisant au délitement de nos compétences, notamment en matière d’énergie nucléaire.

C’est bien là que le bât blesse… on demande au nucléaire d’avoir une probabilité de « zéro » de risque d’accident alors que d’autres filières industrielles non moins dangereuses ne sont pas soumises à de diktat.
Dans le cas du PV, on peut légitimement poser la question de ce que deviendrait la filière si -par exemple- sa chaine d’approvisionnement en matières premières (rappelons qu’il en faut au moins 10x plus que pour le nucléaire rapporté à la quantité d’énergie produite) était soumise aux même contraintes.

Les premières centrales nucléaires ont été fabriquées dans les années 1950, et ont été calculées la règle à calcul. Elles sont contrôlables sans système numérique (visite une centrale de 900MW… tu ne verras pas d’écran d’ordi en salle de contrôle !).

A l’opposé, pour produire du PV pas cher, il faut des usines automatisées, faisant sur un même site et à flux tendu toutes les opérations . La chaine de production comprends tout un tas de machines sophistiquées. Il a fallu des années et des des dizaines de milliards d’inversissements pour mètre au point tout ça.