Comment faire rentrer dans le débat énergie/climat des profils non techniques?

Depuis un an que je suis shifter et suit l’actualité du SHIFT, je constate que l’écrasante majorité des personnes que l’on croise et qui accrochent bien ont des profils techniques (ingénieurs, chercheurs en sciences « dures », techniciens…). Les personnes qui ont des profils plus littéraires, ou SHS (sciences humaines et sociales), ou autre, ont beaucoup de mal à accrocher. Ils sont assez vite rebutés par les courbes et les chiffres et ont du mal à rester concentrés sur une conférence de JMC plus de 15 mn… La plupart des ateliers MyCO2 ou Big review auxquels j’ai participé rassemblaient principalement des personnes de profil scientifique et déjà bien convaincus ! Or, ils sont loin d’être majoritaires dans la population… Ne conviendrait-il pas de réfléchir à des angles d’attaque un peu différents qui permettraient d’intéresser d’autres profils ? Une approche plus globale et philosophique du problème climatique, comme celle de Bruno Latour ne pourrait-elle pas apporter quelques éléments de réponse ? Je suis preneur de toute réaction sur ce sujet… Merci !

6 J'aime

Il y a la question du rôle de l’éducation populaire. C’est très important. Je n’en sais pas encore assez sur le projet Shifters pour voir si c’est un volet qui peut s’y insérer, mais la solution du problème dont tu parles se trouve dans des formes alternatives d’accès à la connaissance.

Après, il ne faut pas oublier que la question ce n’est pas une modification individuelle des pratiques, mais une modification de l’économie dans son ensemble qui est élaborée et acceptée par la majorité des acteurs économiques. Et comme il n’y a pas de croissance verte possible, on va forcément vers des modifications fondamentales des rapports de production.

Les « profils non techniques » ont aussi des rapports rationnels à la réalité. La démonstration que le réchauffement climatique est d’origine humaine n’est pas difficile à faire à un niveau convainquant de relative non-technicité, pareil, il n’est pas nécessaire de connaitre la chimie pour accepter après explications que l’absorption massive de CO2 dans les océans a des effets extrêmement néfastes sur l’environnement marin, etc.

Si on part du principe que depuis Diderot la connaissance humaine ne peut plus tenir dans son entier dans la tête d’un individu, il faut accepter de croire des choses qu’on est incapable de démontrer, et ça fonctionne en général très bien. Pour aller plus loin, il faut créer des liens de confiance entre « techniques » et « non-techniques », par domaine, et faire en sorte que les explications partent des questionnements réels et pas de problèmes posés au préalable.

1 J'aime

Merci ! Tu as des références sur ce projet ?

1 J'aime

Juste pour le fun, sinon je ne suis pas entièrement d’accord avec le constat.

Les profils non techniques n’aiment pas les chiffres et les récits qui ne les arrangent pas.
Prendre le temps de comprendre un problème qui aurait une conclusion désagréable, ca s’appelle du masochisme.

Faudrait demander à des psychologues et des sociologues comme faire sortir les gens du déni.

Servigne essaye et ca ne donne pas un résultat transcendant.

Je plussois vivement l’éducation

C’est une question intéressante. Je pense que la solution consiste à faire passer ces personnes par une une formation accélérée à une partie petite mais cruciale de l’enseignement technique, que j’appellerais "la sensibilisation aux périls du blabla symbolique."

Je postule que ce qui a donné aux profils techniques leurs rigueur et leur appétence pour les chiffres n’est pas l’apprentissage d’outils techniques pointus (genre maths et physique). C’est une autre leçon: le fait d’avoir fait attaqué un problème uniquement avec des idées symboliques et vagues regroupées en une belle histoire, et d’avoir échoué de manière fracassante. Je crois que tous les scientifiques sont passés par là, parce que se raconter une belle histoire composée d’idées symboliques et vagues est la manière « par défaut » de réfléchir pour les humains. L’échec en question peut prendre la forme d’un résultat faux, d’une machine qui marche pas, ou encore, comme c’est typique des prépas françaises, de se sentir ridicule en khôlle. C’est ce genre de leçon qui sensibilise aux ordres de grandeurs, à la logique précise, aux diables qui se cachent dans les détails, etc.

Et du coup, je soupçonne qu’il serait judicieux de sensibiliser le public non-technique et le faisant passer par ce genre de déconvenues. On peut énoncer une idée intuitive, qui sonne bien, du genre « si tous les français débranchaient leurs chargeurs de smartphone, ça économisera assez d’électricité pour alimenter 30000 foyers », et ensuite tourner cette idée en ridicule en montrant que l’impact est dérisoire, chiffres à l’appui.

Quand on se contente d’arguments symboliques vagues, on peut conclure tout et son contraire. « Les fossiles c’est pas bien, oui mais Arte dit que les renouvelables et le nucléaire ça pollue aussi, oui mais de toute façon ce qu’il faut c’est réduire la population, bla bla bla ». Quand les gens sont exposés à ces sons de cloches discordants, la dissonance les met mal à l’aise, et la technique peut alors être un arbitre bienvenu. Ça laisse penser qu’une bonne stratégie de sensibilisation peut consister à:

  1. Attirer l’attention sur un problème environnemental ou sociétal (c’est peut-être la partie la plus dure);
  2. Y répondre avec des positions contradictoires, formées d’arguments symboliques et vagues, ad nauseam ; (c’est bien différent de l’exposition fournies par les médias grand public et les réseaux sociaux, qui fournissent en général un seul point de vue consensuel à un public ciblé, évitant ainsi les contradictions dérangeantes)
  3. Arbitrer avec des chiffres et de la technique, à la rescousse sur leur beau cheval blanc.
1 J'aime

ton message fait résonnance avec mes échanges avec un ami: lui est plutôt branché méditation/yoga, développement personnel, et à chaque fois qu’on échange il ouvre mes perspectives de façon assez imcroyables^^
j’ai tendance à être très focus science dure, parce que je la comprends, c’est logique et simple (pour moi), mais à chaque fois je suis impressionnée de me rendre compte qu’avec son approche plus sociale/humaine/psychologique, mon ami arrive aux mêmes conclusions que celles auxquelles j’aboutis!

sa théorie est de dire qu’il faut changer qqch, c’est évident, et que cela nécessite un changement de nos comportements, et donc d’apprendre à mieux se connaître, se comprendre etc…

voilà, je ne sais pas si ça nourrit la discussion, mais ça a fait une connection de neurones dans mon cerveau^^

1 J'aime

en fait pour élargir mon message précédent, j’ai l’impression que si les gens se posent des questions, remettent le monde en question, par quelque bout que ce soit (santé, environnement, développement personnel, social, animaux etc…), on part déjà sur le bon pied, et il y a de fortes chances pour qu’on aboutisse in fine au même point par des chemins différents, à des vitesses différentes: la nécessité de vivre en harmonie avec son environnement.
donc là je dirais qu’il « suffit » de trouver l’angle qui intéresse les gens et de suivre le chemin avec eux.

le problème c’est avec les gens qui ne se posent aucune question et ne remettent jamais leurs comportements en question, c’est avec eux que ça me paraît compliqué…

Merci Malix pour ton éclairage. Je suis d’accord avec toi quand tu dis qu’il faut trouver l’angle qui intéresse les gens et suivre le chemin avec eux. Le risque pour moi, c’est qu’on n’est pas sûr d’aboutir au même endroit !.. Si tu interroges n’importe qui, il te dira qu’il est évident qu’il faut que ça change, mais dans la majorité des cas, il pense que ce sont les autres qui doivent changer pour qu’il soit mieux, lui… Rares sont ceux qui sont persuadés que ce sont eux qui doivent changer. J’ai écouté récemment le discours de Krishnamurti aux Nations Unies en 1985 et il est vraiment intéressant. Il dit en substance que l’ONU ne sert à rien, la preuve en est qu’il y a toujours autant de guerres, et que la seule façon de tendre vers la paix est que chaque individu apprenne à se connaître pour se changer. Pour lui, cette façon de faire doit être une révolution mentale et il ne faut rien attendre de l’évolution pour arranger les choses. L’homme n’est pas meilleur depuis qu’il a évolué de Sapiens à Economicus…
Une approche que j’aime bien aussi est celle de Bruno Latour qui essaye d’expliquer pourquoi les gens se sentent aussi peu concernés par un risque aussi énorme et aussi proche. Il dit, en substance, que le problème est justement trop énorme et trop mondialisé pour que les gens se sentent personnellement concernés. Les gens bougent quand ils ont l’impression que leur territoire est menacé. Il propose donc que chacun fasse l’exercice de définir ce qu’il pense être son territoire afin qu’il puisse pendre conscience des dangers qui le menace et réagir.
Ceci étant dit, je persiste à penser que ce sujet est suffisamment important pour que les Shifters s’en saisissent et conseillent les collègues qui se trouvent confrontés à la même difficulté que moi.

2 J'aime

Il existe déjà des formes de conversion aux idées du shift de manière + philosophiques. Une personne comme Matthieu Ricard promeut une vie simple sans fard ni ostentation, juste avec le strict nécessaire. Il y a les mouvements minimalistes, garder le strict nécessaire à la maison, épurer son chez-soi c’est épurer son soi. On peut parler du mouvement Zero Waste et de plein d’autres mouvances qui finissent par rejoindre l’idée de la sobriété.

Je pense que pour bien se faire comprendre du public qui s’en fout un peu, il faut jouer à un jeu et schématiser. Je n’ai jamais fait de fresque du climat, mais ça peut être une bonne idée d’associer le jeu et l’éducation, comme pour les enfants en somme. Après, il n’y a pas besoin d’appétence pour les chiffres afin de comprendre que si le frigo est vide, c’est compliqué de se faire à manger. Plus de pétrole = plus de chocolat. Eh ouais mon n’veu.

Il y a tout un travail à faire sur la vulgarisation du problème. Ça passe par, pourquoi pas, contacter des YouTubeur connus et adoptés du grand public par exemple. Ça passe par réfléchir à des jeux (de société, vidéos,…) autour de la problématique énergétique. Récemment, j’ai voulu acheter un jeu de société pour enfant sur les problématiques environnementales. Il n’y a qu’un seul éditeur qui s’en occupe et ses jeux sont considérés comme très moyens par les vendeurs spécialisés. L’idée est peut-être à creuser, d’autant + que sur le forum j’ai lu qu’un auteur de jeux avait décidé d’arrêter par conscience écologique. C’est peut-être une bonne idée pour reprendre ?

C’est quand même compliqué d’intéresser les gens à la problématique environnementale. Surtout en période de CoVid.

Big review est-tu là? :slight_smile:

Je me trompe peut-être, mais n’en suit-elle pas le schéma?

1 J'aime

J’espère que oui :slight_smile:

Il me semblerait surtout nécessaire d’élever le niveau « scientifique » moyen de la population.

Quoi qu’on fasse, et quelque soit l’angle d’attaque, un sujet scientifique, même très bien vulgarisé, nécessite toujours un minimum de connaissance scientifique, ou de rigueur, pour être compris, assimilé et utilisé.

Les personnes ayant du mal avec les règles de 3, ou même le calcul mental (c’est niveau primaire) , auront bien évidement du mal à suivre JMJ, y compris en vulgarisant un maximum.

Par ailleurs, s’ils croient JMJ sans rien y comprendre, ça s’appelle de la religion, pas de la science. :slight_smile:

1 J'aime

Oui, mais les deux sont des principes valides d’explication du monde réel. Si on définit la religion comme phénomène qui suppose la croyance en des phénomènes non démontrables pour expliquer le monde, la science est toujours en-deçà de la religion, puisque quelque soit le niveau de connaissance atteint par un individu, et même s’il est convaincu que la méthode scientifique s’applique de manière universelle, il existe toujours un domaine supérieur où règne l’inexplicable et où on est obligé de « croire » que la dite méthode s’applique à défaut de pouvoir le montrer. La différence entre la religion et la « science », c’est une différence de degré, pas de nature.

2050 c’est dans 30 ans. On a le temps d’éduquer 1-2 générations d’activistes. Des gens qui auront pour vocation de rentrer dans les rouages du pouvoir à des niveaux Bac+5 et plus pour investir les lieux de prise de décision. Élever le niveau scientifique moyen de la population c’est au moins 2 ordres de grandeurs de plus dans l’énergie à fournir. Il vaut mieux élever le niveau cognitif moyen et créer des générations curieuses et capable d’activités langagières symboliques de haut niveau qui seront capable ensuite de se cultiver seules.

3 J'aime

La question est intéressante, pourquoi pas proposer systématiquement des fresques du climat dans les grands groupes (EDF Objectif 165000 salariés formés, et d’autres s’y sont mis) puis en elargissant ?

@jchelary excellente analyse que je partage complètement et c’est joliment dit en plus

1 J'aime

Bonjour, je suis un profil non scientifique, un vrai. Deux remarques : les cours de JMJancovici aux mines sont très accessibles, pour l’essentiel. Ils m’ont permis de passer de l’état de celui qui sent que le climat est un sujet mais qui trouve qu’il est trop complique pour avoir une position nette/pour agir à un nouvel état. J’ai compris pas mal de choses, et en plus, je peux en parler et sensibiliser mon entourage de ‹ non-scientifiques ›. Or l’enjeu, puisque nous sommes une démocratie, c’est que le nombre d’électeurs sensibilisé à nos sujets et aux questions qu’ils posent soit tel qu’un homme politique puisse les porter avec une chance raisonnable de gagner les élections…
Mon action à ce stade est celle là, j’aimerais faire plus, mais je ne sais pas comment.

Par ailleurs, je suis étonné que nous ne nous servions pas plus de l’annonce des coupures d’électricité pour porter le message que la transition énergétique réussie, en France passe par plus d’électricité nucléaire ?

1 J'aime

Dans un autre fil, on parle des élections régionales. Et les questions de sensibilisation peuvent avoir des réponses à des niveaux différents. Encore dans d’autres fils on parle de jeux de société, de Fresque du Climat, et d’autres choses.

Moi je vis à l’étranger (Japon), j’ai un « pseudo » profil scientifique (Bac C il y a ~35 ans, un peu de sciences en Deug A à l’époque avant de bifurquer), on a donc les élections consulaires. J’en parle au sein du groupe dans lequel je suis actif. C’est pas facile. Et puis je suis aussi tout petit entrepreneur, alors j’essaye d’en parler aussi dans le groupe local des PMEs. Là aussi c’est pas facile, mais il faut le faire.

Si je peux me permettre un lien vers un commentaire que j’ai fait à ce sujet dans un autre fil, voici une réponse un pouillème plus détaillée:

Tout d’abord, je tiens à préciser que ça ne me pose pas de problèmes que des personnes croient en une religion, tant qu’ils ne sont pas envahissants.

Mais pour ma part, quelque soit le domaine, j’ai besoin de comprendre et d’une logique grosso-modo cartésienne, d’une méthode scientifique permettant de démontrer. Quand bien même je n’ai pas le temps et la capacité de comprendre tous les travaux scientifiques, je sais qu’ils reposent sur la méthode scientifique, validés par des paires scientifiques. Pour moi, il n’y a pas de domaine supérieur où règnerait l’inexplicable, il y a juste des domaines où nous n’avons pas encore tout compris. :slight_smile:

La religion peut dire la « Terre est plate ». La science permet à chacun de démontrer que la Terre est ronde.

Croire en JMJ comme certains croient en une religion serait une ineptie, même si cela nous arrangeraient à court terme.

Et la science ne peut démontrer que l’homme a marché sur la Lune. Il y a juste une très forte probabilité que ça se soit déroulé, basée sur une démarche historique.

Il ne faut pas négliger la différence de nature entre la théorie et la pratique de la connaissance. La méthode scientifique ne peut pas s’appliquer à tout, parce que tout, c’est infini. Il y a donc des domaines qui sont inexplicables.

Pour revenir au sujet du fil, voici des profils non techniques qui ont bossé dur, sans avoir besoin de nous, et qui, cela semble acquis, ont réussi à produire un rapport extrêmement ambitieux, mais on dirait que la science ne leur a pas été d’un grand secours.

En bref, les ignares ne sont pas où on pense qu’ils sont. Alors, on peut continuer à croire que le lobbyisme va changer quelque chose, mais j’aimerai en avoir une démonstration scientifique…

1 J'aime

Non. Je ne pense pas que ça soit aisément démontrable, et encore moins par le citoyen lambda. Avoir marché sur la lune est un fait historique. Ce n’est jamais simple de démontrer ce genre de chose.

C’est très diffèrent de la forme de la terre. Tout en chacun peut démontrer que la terre est ronde, par exemple en regardant la forme de l’ombre de la terre se projetant sur la lune durant les éclipses.
J’ai le sentiment qu’on ne parle pas de la même chose quand on évoque la science et la méthode scientifique.

La convention citoyenne s’est basée notamment sur les rapports du GIEC (et donc de la science). Cet inventaire à la Prévert est sympathique, en plus d’être une nième manœuvre démagogique de EMA sur le thème vert. Mais, c’est également à des années lumières d’un plan de transformation de l’économie française. :slight_smile: Décarboner l’économie française, c’est quasiment aussi compliqué que d’aller sur la Lune. Pas certains que Neil Armstrong aurait pu marcher sur la Lune en remplaçant la Nasa par un collectif de citoyen choisi au hasard. :slight_smile:

EMA a une capacité quasi-infini a lancer des commissions, des comités, des conventions …On devrait installer une éolienne à l’Élysée tellement ça brasse du vent. :slight_smile:

C’est la seconde fois que tu fais ce commentaire en réponse à un de mes messages.

Je ne parle pas de la forme de la terre, ni du système solaire ni de quantité de choses qui en découlent. Je parle du fait que la méthode scientifique est un outil qui sert à produire des résultats sur un sous-ensemble assez restreint des problèmes qui se posent à l’humanité.

Oui, mais EMA est le fruit d’un système qui refuse la transformation de l’économie. Et la méthode scientifique ne va pas aider beaucoup ici.

1 J'aime